Le 10 décembre 2014, Jean Tirole, alors âgé de 61 ans, chercheur à l’université de Toulouse et président de Toulouse School of Economics (TSE), recevait son Prix Nobel d’Économie à Stockholm. À cette occasion le magazine d’informations « à Toulouse » était allé à sa rencontre. Interview

Passé la surprise, que représente fondamentalement pour vous ce Prix Nobel ?

Jean Tirole : Une récompense pour ma famille, mes enfants, mon épouse Nathalie, ma mère et mes collègues bien sûr. Parce que la recherche, on l’oublie, c’est un travail d’équipe. Mes collègues le méritent autant que moi, ce Prix !

Ce Prix vous confère une grande responsabilité. Qu’allez-vous en faire ?

Jean Tirole : Je crois qu’il faut que je reste à ma place. Fondamentalement, je suis et je veux rester un chercheur ! Maintenant, si ma notoriété nouvelle me donne un petit peu plus d’influence sur le débat économique actuel tant mieux. Comme je l’ai fait dans le passé, si on a besoin de mes conseils, je suis comme tous les autres économistes disposer à les donner.

Vous avez été récompensé pour vos travaux de recherche sur « les  pouvoirs des marchés et la régulation ». Pouvez-vous expliquer aux Toulousains de quoi s’agit-il exactement ?

Jean Tirole: Tous les Toulousains sont des consommateurs, ils ont besoin d’un certain pouvoir d’achat. Pour cela, il faut que les entreprises puissent être dans une concurrence saine, produisent des produits innovants et qu’elles vendent relativement bons marchés pour les consommateurs. « Les  pouvoirs des marchés et la régulation » : c’est une conception nouvelle de l’État. Non pas comme producteur – d’ailleurs en général, il n’est pas très bon en tant que tel – mais plutôt un État qui fixe les règles du jeu et qui tient le cap.

Quelle conception de l’économie représentez- vous par vos travaux et ceux de votre équipe de chercheurs ?

Jean Tirole :  Celle de nombre d’économistes : une certaine façon de penser, de construire des modèles et de les tester. On regarde les données avant de voir comment on peut les traduire en politique économique. Le plus important, c’est de rester indépendant ! On veut arriver à faire notre recherche, puis elle nous mène là où elle nous mène. Et souvent, elle nous mène pas forcément là où l’on pensait aller…

Lesquels de vos modèles théoriques ont trouvé des applications concrètes dans la vie sans que nous en ayons finalement connaissance ?

Jean Tirole :  Vous avez dans votre poche un smartphone, qui contient des tas de pool de brevets : eh bien, c’est ici à Toulouse qu’ont été définies les règles qui les gèrent. Vous avez une carte de crédit. De nouveau, les règles de la Commission européenne dans le domaine ont été conçues à l’École d’économie de Toulouse. Mes équipes et moi-même étudions la micro-économie : ce sont des sujets moins connus du grand public que le chômage, la dette de l’État ou l’euro, mais tout aussi importants.

Il y a toujours dans vos travaux une certaine prise en compte du « bien-être social » ou encore de la « psychologie de l’économie »…

Jean Tirole :  Absolument. Je fais aussi des travaux de recherche fondamentale qui n’ont aucune application directe. Mais ça construit les outils que je vais utiliser ou que d’autres vont utiliser pour faire des choses beaucoup plus concrètes. In fine, on essaye de rendre le monde meilleur en quelque sorte – même si ce n’est pas toujours facile – en ayant une économie plus performante et en tentant de faire baisser le chômage, par exemple.

Justement, vous vous êtes beaucoup exprimé sur la question du chômage des  jeunes… En faites-vous une priorité ?

Jean Tirole :  C’est une priorité dans toute l’Europe du Sud, pas seulement en France. Pour les jeunes et les 55-64 ans, la situation est très préoccupante avec un taux d’activité extrêmement faible dans l’hexagone. La priorité, je pense, c’est d’avoir ce contrat unique. Les CDD et les CDI sont tous les deux de mauvais emplois ! Les CDD sont trop courts, trop peu formateurs, trop précaires. Et, même les CDI ne sont pas heureux : parce qu’ils savent que s’ils veulent changer d’entreprise ou s’ils perdent leur emploi, ils auront du mal à en retrouver un équivalent… Il y a quand même quelque chose qui ne va pas ! Avec Olivier Blanchard, on proposait d’avoir une fiscalité plus vertueuse. C’est-à-dire que ce soient les entreprises qui licencient, qui cotisent au chômage. Autrement dit, que les entreprises internalisent leur choix en matière de licenciement et qu’elles réalisent bien que ça coûte cher à la société.

Comme vous le dites à « trop vouloir protéger les salariés, on ne les protège plus »…

Jean Tirole :  Parce que de facto, tous les jeunes et les plus de 50 ans ne sont plus du tout protégés !

Vous avez fondé, avec votre ami Jean-Jacques Laffont, l’École d’économie de Toulouse. Quelles sont vos ambitions aujourd’hui pour la Toulouse School of Economics (TSE) ?

Jean Tirole : Au début, c’était avant tout une ambition de recherche. Il s’agissait de faire venir des chercheurs de très haut niveau à Toulouse afin de concurrencer les grandes universités américaines. On n’en est pas là, mais on fait d’importants progrès. Les grandes écoles, c’est très bien, mais elles forment un tout petit nombre de gens. Aujourd’hui, nous avons aussi une ambition, une responsabilité en tant qu’enseignant. L’intérêt d’être à l’université de Toulouse, c’est que l’on peut combiner recherche et enseignement. Ainsi, les étudiants ont accès aux chercheurs. L’avenir de notre pays est dans l’université.

Pourquoi avoir choisi Toulouse et pas les États-Unis ?

Jean Tirole : J’ai été professeur à l’université américaine MIT (Massachusetts Institute of Technology) pendant sept ans, et j’y étais très heureux, comme Jean-Jacques Laffont d’ailleurs. Ce qui m’a fait venir à Toulouse : c’est un projet intellectuel et institutionnel. À la Toulouse School of Economics (TSE), on forme des étudiants en doctorat, maîtrise et aujourd’hui licence et l’on travaille aussi bien avec les entreprises privées qu’avec des ministères, la Commission européenne, la Cour des comptes… Cela me semble un bon système ! On dispose aussi d’une gouvernance indépendante. Dans notre conseil d’administration, nous sommes 15, il y a 2 représentants de TSE et les 13 autres sont des administrateurs indépendants qui sont là pour nous donner des conseils, mais aussi pour nous taper sur les doigts quand on fait des choses qui ne sont pas optimales.

Est-ce vrai que vous refusez d’embaucher vos étudiants ?

Jean Tirole :  On n’y déroge pas depuis vingt ans. Parfois, ça nous coûte, il y a des étudiants que l’on aimerait bien garder… En France, on souffre encore trop de localisme. Après quelques années, les étudiants peuvent revenir, mais il faut qu’ils aillent voir ailleurs !

Quand prévoyez-vous de vous installer dans vos nouveaux bâtiments ?

Jean Tirole :  Fin 2016. Il y a un peu de retard, mais je crois que le bâtiment en vaudra la peine. Cela va être un lieu de recherche remarquable, à la fois pour TSE, l’IST (le nouvel Institut d’études avancées) et la collectivité. Ce bâtiment va contribuer, je le crois, à attirer plus encore les étudiants et les chercheurs à Toulouse.



Pour aller plus loin

Plus d’informations sur le site de la Toulouse School of Economics

Visitez le site officiel des Prix Nobel

2018-02-13T11:30:11+00:00 12 février 2018|Portraits|